Au micro de la Radiotélévision Suisse (RTS), le docteur Denis Mukwege présente le sens de son combat pour l’émancipation de la femme.

Au micro de la Radiotélévision Suisse (RTS), le docteur Denis Mukwege présente le sens de son combat pour l’émancipation de la femme

En date du 26 novembre 2017, le Docteur Denis Mukwege était invité à l’émission Hautes Fréquence de la chaîne suisse RTS pour parler de sa lutte de tous les jours  orienté dans le sens du plaidoyer pour le droit  de la femme et  la restauration de la dignité de la femme. Reconnu initialement comme chirurgien gynécologue congolais, Denis Mukwege ne cesse d’étendre le champ de sa lutte en vers les horizons lointains, partout où les droits des femmes ne sont pas respectées.

Au micro de Gabrielle Desarzens, le Docteur Denis Mukwege, qui est en même temps un pasteur, a décrit  démontré la dimension globale de ce fléau qu’est la violence faite à l’égard des femmes. Bien que certaines formes de violences soient plus prononcées dans les zones en conflit, dans toutes les sociétés du monde, ces atrocités sont d’actualité, à quelque degré que ce soit.

Si en RDC, les cas de harcèlements ne sont pas très dénoncés, le Docteur ne nie pas, cependant, leur existence. Mais il estime que, compte tenu de la  gravité d’autres délits faits à l’égard de la femme, le harcèlement sont considérés comme un moindre mal.

« Je pense que le harcèlement existe en Afrique mais, peut-être, on en parle moins du fait que le niveau de violence et de viol est très important. Aujourd’hui, c’est comme si on s’attachait beaucoup plus au problème de viol. Dans mon pays, ce sont des viols avec extrême violence et, donc, des atteintes pas seulement psychologiques, mais des atteintes physiques assez graves. Les deux  questions nécessitent d’être prise en compte puisqu’elles touchent la dignité de la femme. C’est tout simplement inacceptable ».

Il s’avère que le phénomène viol et violence n’ait pas tendance à prendre fin en RDC, malgré les efforts qui sont fournis. Cela, pour le docteur Denis Mukwege, est lié à l’injustice et à une forte proportion d’impunité dont jouissent les auteurs des viols. A cela s’ajoute, évidemment, sa situation de précarité où vivent les femmes congolaises.

« Il n’y a pas grand-chose  qui change, ou très peu, puisque la culture de l’impunité a pris place. C’est un crime, les auteurs devaient être poursuivis, mais aujourd’hui ce qu’observe c’est que les femmes n’ont que très peu de moyens pour aller en justice. Et lorsqu’elles vont en justices, à la fin il n’y a pas de réparation ! C’est ce qui fait que ce côté impunité pèse beaucoup sur ces crimes et ça fait que beaucoup de femmes préfèrent le silence qu’aller se faire humilier pour la deuxième ou la troisième fois».

En tant que pasteur, en plus de sa profession de chirurgien, reconnait l’indolence qui a longtemps caractérisé le clergé africain sur le front de la lutte contre les violences faites aux femmes. Le pasteur se plaint que certains serviteurs allez jusqu’à prendre les femmes pour responsable de leur propre malheur. Il se félicite, cependant, que nombreux de ses collègues aient fini par comprendre le bien-fondé de ce combat.

« Il y a quelques années, on avait eu beaucoup de problèmes avec les églises, mais aujourd’hui, spécialement  en République Démocratique du Congo, il y a une évolution positive. Les femmes ne sont plus culpabilisées comme cela fut le cas il y a une dizaine d’années ! On est culpabilisée en famille, on est culpabilisée dans la communauté, et l’église qui, normalement devait être le lieu de refuge vous culpabilise ! Pour les femmes, c’était très difficile. Mais, il y a eu beaucoup de séminaires avec des pasteurs, des religieux, pour discuter de cette question, et je crois qu’aujourd’hui, il y a un phénomène positif qui est en train de se produire ».

Le continent africain étant très religieux, et particulièrement la RDC dont la quasi-totalité du peuple  est protestant, les instances religieuses ne sont pas à exclure dans la lutte pour l’éradication des violences à l’égard des femmes. Tenant compte de la méchanceté qui suit ces actes ignobles, le pasteur-docteur, voit la main du diable dans cette façon d’agir.

« Quand vous voyez comment ces violences se passent, moi, je les appelle « démoniaque » ! Violer déjà une femme, c’est très grave ! Mais, vous vous imaginez, la violer après la mutiler et introduire n’importe quoi dans son appareil génital, C’est tout simplement démoniaque à mon avis. Et lorsque des bébés sont violés par des adultes, je crois que l’église a un rôle très important à jouer puisque pour lutter contre les violences il faut absolument éduquer les gens. Quand vous êtes dans un pays ou 90 % de gens se disent chrétiens, donc il y a du travail à faire sur le plan de l’éducation  »

Bien que conscient que ces violences ne sont pas l’œuvre de tous les hommes, le docteur Denis Mukwege ne semble pas pardonner, gratuitement, les hommes pieux qui, en revanche, ne s’associent pas à sa lutte, qui est censée constituer le motif de combat de toute l’humanité

« Quand j’étais en réunion avec les pasteurs ou les serviteurs (de Dieu), je leur ai dit « Les viols vont continuer tant que les hommes qui ne violent pas ne lèvent pas leurs doigts ». C’est une forme de complicité passive. Il faut absolument lever les voix. Tous les hommes ne sont pas des violeurs, alors  où sont les hommes qui ne violent pas, s’ils ne se mettent pas débout pour dénoncer et donc empêcher ça ! Si les hommes peuvent agir de façon proactive par rapport à cette question, on peut arriver à isoler la minorité et la faire réfléchir C’est pour ça que je suis ici à Genève avec des courroux, pour lancer  cette idée où des hommes luttent contre la violence sexuelle. Le viol, utilisé comme une arme de guerre, où les femmes sont violées en présence des enfants et en présence des voisins Ces scènes macabres sont faites pour détruire non seulement la personne physiquement, mais la détruire moralement et spirituellement. Donc, l’église a, tout à fait une place à jouer dans ce contexte. »

La religion, étant difficile à dissocier des bonnes mœurs, le Docteur Denis Mukwege ne s’empêche pas de souligner le rôle qui reviendrait aux pasteurs dans la société africaine, celui de personne-relais  pour instaurer un changement dans les relations homme-femme. Pour l’homme de Dieu,  seuls les pasteurs le peuvent, compte tenu de leur notoriété dans la communauté.

« Les pasteurs pourraient jouer un rôle très important puisque dans beaucoup de pays africains, il n’y a que des pasteurs qui réunissent des foules. Les gens aiment bien les écouter, ils ont une audience très importante. Le grand problème aujourd’hui est qu’il y a beaucoup de gens qui s’improvisent « Pasteurs » et qui commettent des actes criminels en mettant le manteau de pasteur. Ça c’est déplorable. Il y a beaucoup de sectes qui abusent de la population sur tous les plans. Les gens sont très attentifs (au message des pasteurs).  Dieu est amour, Dieu nous aime. Et donc, si on pouvait leur  prêcher cet amour-agape, ça pouvait beaucoup plus les aider, puisqu’ils sont disposés à écouter les pasteurs ».

Très souvent courroucé par inaction de ses pairs, pasteurs, le docteur Mukwege peut être soulagé de l’implication de l’église, minime soit-elle, dans la lutte contre cette antivaleur qu’est la violence à l’égard des  femmes. Pour parvenir à un tel résultat, Denis Mukwege a fait usage des méthodes éducatives afin de démystifier le concept « sexe » au sein de l’église et convaincre l’opinion que j’inaction s’apparie à la complicité.

« Il a fallu d’abord donner l’information. Dans beaucoup d’église, tout ce qui a rapport au sexe, c’est un péché ! Nous avons fait beaucoup de séminaires qui se rapportent, même au viol dans la bible, et ça a apporté des fruits ; les gens ont compris que leur indifférence ressemblait beaucoup plus à une complicité.  Il y a eu cette éducation. Aujourd’hui, pour le problème de viol dans le monde, le harcèlement sexuel, les violences qui sont faits aux femmes, il faut une grande éducation ! Il y a beaucoup d’actes que les hommes posent  qui ont leur source dans leur éducation de base. Lutter contre les violences sexuelles c’est emmener les hommes à comprendre que les femmes ne sont pas des objets, que les femmes sont égales aux hommes et qu’elles sont créées aussi à l’image de Dieu. »

Le problème de violence à l’égard des femmes n’ayant pas la même coloration dans tous les coins du monde, cela pousse certains à croire que l’Afrique en est exclusivement concerné. Pour le Professeur Docteur Denis Mukwege, la situation n’est pas la même partout suite aux circonstances. Le mal étant global, Mukwege estime que la réplique doit aussi l’être.

« Il y a beaucoup d’occidentaux qui veulent dire « ça c’est un problème des africains !» mais allez parler avec les femmes de l’ex-Yougoslavie… ; elles vont vous dire ce qu’elles ont subi pendant la guerre ! C’est atroce. C’est difficile à imaginer que ça s’est passé aussi proche de la Suisse ! Aujourd’hui, notre organisation essaye de réunir toutes les victimes des violences sexuelles survivantes, faire une espèce  de plate-forme pour leur pour leur permettre de discuter de leur situation, échanger d’expériences, savoir comment les unes et les autres ont pu s’en sortir dans leur contexte. Nous avons aussi bien des américaines, des européennes que des asiatiques. Nous avons des femmes de l’Iran, de la Syrie, des femmes de la Bosnie… Ce phénomène, c’est un phénomène qui est global ; la grande différence est que pendant la période de paix, ça se traduit par le harcèlement, les violences, tels qu’on le connait en Europe ; mais lorsqu’il n’y a ni loi ni fois, ça se fait de la même façon dans tous les conflits. »

Les pratiques malsaines telles que le viol et les violences faits aux femmes, étant entourées d’une atrocité sans nom, feraient croire à des croyances animistes. Il n’en est pas le cas pourtant, selon le professeur Denis Mukwege. L’homme qui répare les femmes considère que cela découle de l’envie destructrices des hommes, et ceux-ci se cherchent des alibis dans le mystique sans que cela ne soit le cas.

« Il peut y avoir des interprétations mais,  quand on voit l’évolution de l’usage du viol dans les conflits, c’est pratiquement des actes qui donnent un mauvais reflet de l’homme. Nous avons un procès pour des enfants qui ont été violés dans le village de Kavumu, et lorsqu’on pose la question, apparemment, c’est du fétichisme. Donc, on peut avoir toutes les explications pour essayer d’expliquer l’acte qu’on pose, mais dans le fond, c’est cette relation homme-femme qu’il faut reconstruire, qu’il faut redéfinir. C’est cette relation qu’il faut éduquer. Je n’ai pas l’impression que c’est une relation liée à une pratique animiste. Les gens se trouvent des prétextes pour pouvoir faire le mal aux femmes. La façon de voir la femme est la même. Beaucoup de femmes  étaient violées quand le pays était sous occupation des armées étrangères ; mais quand ces armées se sont retirées, la mentalité est restée à cause de l’impunité. »

L’homme ayant plusieurs dimensions, les violences faites aux femmes ne la détruisent pas seulement physiquement, mais elles l’affectent même dans son intimité. La dimension psychologique et spirituelle est également touchée par ce mal. Par son expérience, le docteur estime qu’une personne victime de violences nécessitent une prise en charge holistique car la seule réparation physique ne la débarrassera pas de sa peine.

« Dans notre expérience, on s’était rendu compte que le traitement physique était insuffisant à partir du moment où des bourreaux, non seulement détruisent les corps, mais les actes qu’ils posent en public ou qu’ils posent étant nombreux, ce sont des actes qui visent à humilier ; ce sont des actes qui visent à déshumaniser ; Et, il y a une atteinte psychologique et spirituelle assez profonde. Dans notre travail, nous utilisons plusieurs types de thérapies pour essayer de les aider. C’est le traitement qui prend beaucoup plus de temps. Les blessures physiques, on peut les soigner assez rapidement et on peut avoir des bons résultats rapidement mais les blessures mentales, ça prend du temps. La prise en charge psychologique est la plus longue et la plus difficile. »

Les cas de violences sont basées sur le genre donnent souvent l’impression de n’être perpétrés qu’encontre des femmes. Mais, en réalité il y a une proportion d’homme, minime soit-elle, qui en est également affectée.  Pour le docteur Denis Mukwege, les hommes sont encore plus vulnérables en cas de violences sexuelle.

« Dans nos statistiques, c’est à peu-près 1% de violences qui sont faites aux hommes. Et lorsque les hommes subissent ce que les femmes subissent, sur le plan psychologique, ils sont très difficiles à relever ; surtout lorsque ça se passe en face de leurs enfants et de leurs épouses, cette humiliation les amène souvent au suicide. On fait très attention lorsque l’homme arrive à se plaindre ; souvent on voit que psychologiquement ils sont très perturbés et leur prise en charge doit être faite avec beaucoup de délicatesse puisque la tendance suicidaire est très élevée ».

Il faut rappeler que le viol comme arme de guerre consiste à détruire la femme dans sa féminité, mais aussi à implanter l’ennemi dans le corps de la femme. Ça s’est pratiqué aussi en Bosnie, en Ex-Yougoslavie !

partager cet article
Share on Facebook0Share on Google+0Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn0