Prix Fondation pour l’égalité des Chances en Afrique: Discours du Dr. Denis Mukwege

18 Janvier 2016 à 11h00

Parlement Européen

Bruxelles

Prix Fondation pour l’Egalité des Chances en Afrique

Discours du Dr. Denis Mukwege

Mesdames et messieurs à vos titres et qualités,

Tout d’abord qu’il me soit permis de remercier la fondation Bouamatu pour avoir choisi de nous attribuer ce prix

Nous sommes d’autant plus heureux que l’initiateur de ce prix, Monsieur Mohamed Bouamatu, est un Africain qui , au travers de cette fondation,veut  créer non seulement un espace de réflexion, mais surtout il veut donner une opportunité d’action au service du redressement de l’Afrique qui passe par la lutte contre la pauvreté,  la lutte contre le flux migratoire,  (en offrant une réelle alternative à la migration, ) la lutte  contre la corruption qui mine les pays africains et la lutte pour l’émergence de la vraie démocratie et la promotion de l’égalité des chances.

Depuis plusieurs décennies, les pays donateurs  occidentaux ainsi que les ONG internationales qui opèrent sur le continent africain, ont fait de la bonne gouvernance-y compris l’Etat de droit, la démocratie et les droits de l’homme- une condition politique et juridique de l’aide publique au développement.

Aujourd’hui les résultats sont mitigés. Quelques pays africains s’en sortent pas mal en fournissant d’importants efforts en matière démocratique.

Mais pour d’autres pays, la plupart des pays africains, il n’y a toujours aucune lueur d’espoir. Le refus d’accepter la logique d’alternance politique fait encore couler beaucoup de sang. Beaucoup d’Africains meurent encore aujourd’hui parce qu’ils osent exprimer une opinion contraire à celle portée par les gouvernants. Ils meurent parce qu’ils veulent réclamer leur droit.

Mais que ce souci relatif au développement de la démocratie et de la bonne gouvernance soit porté par les Africains eux-mêmes, les fils d’Afrique qui ont compris que leur privilège n’était épanouissant que s’il était partagé avec leurs compatriotes moins nantis, l’idée est novatrice et porteuse de beaucoup d’espoir.

Ceci, me semble-t-il, annonce l’avènement d’une culture tant attendue, une culture que nous avons perdue, celle de la solidarité et de l’interdépendance et de l’auto-responsabilisation des Africains.

Nous sommes très heureux d’avoir nos amis occidentaux qui nous aident dans bien de domaines depuis des décennies, qu’il s’agisse dans le domaine médical,scolaire  ou celui d’infrastructures.

Mais la solution définitive de l’Afrique viendra des Africains eux-mêmes. C’est pourquoi non seulement je formule mes vœux de longévité à la fondation Bouamatu, mais aussi j’appelle de tous mes vœux la prolifération sur le continent d’initiatives comme celle-ci.

Mesdames et Messieurs,

Au début des années 60, l’euphorie populaire de la population après les indépendances tant attendues  a vite tourné en cauchemar. Les messies, ces héros de l’Indépendance, une fois au pouvoir  sont vite devenus des bourreaux du peuple.

Rares sont les pays  africains comme le Sénégal,  le Maurice et le Botswana où des partis politiques d’opposition et la société civile avaient droit de cité.

Pour les défenseurs du parti unique, nul n’était besoin du multipartisme puisque les valeurs et institutions démocratiques sont inscrites dans les cultures africaines. A ce propos Mobutu, pour justifier l’interdiction du multipartisme aimait dire:  » nous africains, nous ne sommes pas dans une culture d’opposition, mais dans une culture de juxtaposition. »

Le président sénégalais, Léopold Sédar Senghor qui aux yeux de plusieurs était  un  démocrate a, à notre avis, trébuché en ce qui concerne sa conception de la démocratie africaine.  En effet, Il défendait l’idée selon laquelle les conceptions africaines de la démocratie reposent sur la « palabre » ou le dialogue, qui permet à chacun de s’exprimer à tour de rôle. « Une fois que toutes les opinions ont été exprimées, la minorité suit la majorité, donc il ya unanimité. »

L’obsession   des dirigeants africains à être approuvé  à l’unanimité dans la gestion publique est une réminiscence de l’exercice du pouvoir  absolue des chefs tribaux coutumiers  qui ne tolérait aucune contradiction. La loi démocratique doit reconnaître et protéger la minorité. Celle-ci n’a pas vocation à se dissoudre dans la majorité afin d’atteindre l’unanimité.

l’absence de l’opposition politique libre qui est appelée à rappeler au pouvoir en place  ses devoirs et ses limites prévues par la  constitution ou par toute autre loi fondamentale  a donné lieu aux abus de pouvoir,  à l’instauration de régimes despotiques, aux violations de droit de l’homme et à la corruption généralisée .

Pendant toute la période de guerre froide, les pays occidentaux sont restés  silencieux, et volontairement aveugles devant ces dérives despotiques. La menace soviétique était  prioritaire. Les présidents africains étaient les meilleurs alliés contre la tentative de l’expansion soviétique en Afrique. A quiconque osait fustiger ces régimes sanguinaires et corrompus, les présidents africains brandissaient alors le principe de la non-ingérence étrangère dans les affaires nationales.

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, particulièrement avec le discours de François Mitterrand prononcée à la  Baule, la plupart des pays européens étaient favorables à la démocratie.

De la chute du mur de Berlin à ce jour, quelques pays africains  seulement se sont engagés sur cette voie démocratique en acceptant l’alternance politique. Résultat : corruption, spoliation des matières premières et pauvreté  de la population toujours grandissante, guerres, génocides et effusion du sang.

Beaucoup de drames, beaucoup de sang versés auraient été évités si les pays africains avaient fait le choix de la démocratie et de la bonne gouvernance. Cette énergie importante qui a  été consacrée à la destruction aurait été utilisée pour construire une Afrique forte et prospère.

(Depuis -15 ans, nous sommes confrontés à l’horreur. Des millions de morts et des milliers de femmes voilées  de façon très brutale. Après avoir soigné les mères et grands-mères, nous avons été appelés à opérer les enfants issus es de viol, c’est cela qui nous a révoltés au plus profond de moi-même…..)

La solution définitive et radicale à ces horreurs ne peut arriver que si nous dotons nos pays d’états de droit dans lesquels chaque niveau de pouvoir est soumis au  mécanisme de contrôle démocratique et où la parole de la société civile est libérée et prise en compte dans la construction du pays.

L’Afrique comme n’importe quel continent n’a pas besoin de « messies », l’Afrique n’a pas besoin des hommes soit disant  investis par le pouvoir divins et sans lesquels rien ne peut marcher, nous avons besoin d’institutions fortes, des textes des lois qui s’imposent à tous.

C’est de cette manière qu’elle pourra libérer toute l’énergie de ses fils et de ses filles si longtemps refoulées ou inhibées.

Mesdames et Messieurs, il n’y pas de fatalité. L’Afrique peut bel et bien sortir de son marasme séculaire. Sa plus grande ressource,c’est sa propre population. Elle est jeune, intelligente et ingénieuse; elle est aguerrie et endurcie par des années des souffrances dont on lui a injustement infligé.

Imaginez la force de ces jeunes qui ont fait des grandes études universitaires sans jamais étudier sous une lampe électrique. Beaucoup d’entre eux,chaque soir se mettent en dessous des réverbères  publics pour pouvoir réviser la matière. D’autres, suite à une grande pauvreté ne mangent qu’un jour sur deux. Beaucoup d’autres font de dizaines de km à pieds pour se rendre à l’école.

Malgré ces conditions difficiles, quelques-uns d’entre eux finissent tant bien que mal leur cursus académique.

Mettez ces jeunes dans de bonnes conditions: Donnons-leur un minimum d’électricité, un minimum de nourriture.  Un minimum de confort auquel a droit chaque être humain. Donnez-leur un minimum de leur droit humain et alors nous verrons de quelle manière puissante sera leur participation à la construction du monde.

Permettez-moi de rendre hommage à la femme africaine, celle qui se lève tôt soit pour aller aux champs, soit pour aller au marché  et qui revient très tard pour s’occuper encore du ménage.

C’est sur elle que se repose toute l’économie de l’Afrique.  À grande peine, elle nourrit ses enfants, elle supporte ses frais scolaires et ses frais médicaux. Malgré ces sacrifices, elle est exclue des instances législatives et décisionnelles. Pendant ces temps difficiles, l’Afrique est portée par la femme, ce rôle ne doit pas être ignoré que du contraire, il faudra le revaloriser et l’intégrer à toutes les instances de prise de décision qui concernent notre avenir.

Mesdames et Messieurs,

L’histoire de nos gouvernants de ces derniers décennies montre que  les hommes qui s’accrochent au pouvoir, refusent l’alternance démocratique et  obstinés à  défendre leurs intérêts bassement égoïstes ont fini dans le déshonneur et l’oubli.

Puisse se lever une autre génération des dirigeants africains dont la seule ambition sera de restaurer l’image tristement célèbre que nous offrons au monde, une image de pitié, de guerres, d’incapacité  et des maladies.

On ne le dira jamais assez, une Afrique de bonne gouvernance, respectueuse des droits de l’homme, n’a pas indéfiniment besoin de l’aide au développement. Une Afrique soucieuse des droits de l’homme, est une Afrique capable de de devenir l’égale des autres États du monde et susceptible alors de participer au rendez-vous inter-étatique du partage et d’enrichissement mutuel.

Notre sort est dans notre main. Notre avenir et celui de nos enfants  dépendent totalement de nous. Nous avons assez perdu du temps, ressaisissons nous et créons des cadres politiques et juridiques qui permettent l’expression de tous et en conséquence, l’émergence de nos forces vitales tant étouffées par des élans égoïstes du rejet de l’altérité.

Je vous remercie.

 

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