Message du Dr Mukwege à l’occasion de la fête de l’indépendance 2018

Chers compatriotes,

 

Le souvenir de l’accession de la RDC à la souveraineté internationale évoque un moment solennel pour tous les vrais et dignes enfants du pays.

En ce jour de notre 58ème anniversaire de l’indépendance, Nous voulons de tout cœur honorer le courage de toutes les filles et de tous les fils de notre pays qui, de par leur sacrifice, ont héroïquement combattu pour notre liberté.

 

Par leur résistance pacifique ou à travers des revendications associatives, ils ont mis fin à l’asservissement de notre peuple, certains au péril de leur vie.

Parmi ceux-ci, Nous pensons à nos pères de l’indépendance Patrice Lumumba et Joseph Kasavubu.

A côtés d’eux, Nous saluons respectueusement d’autres milliers d’anonymes qui ont payé de leurs vies pour notre liberté.

 

Le 30 juin 1960, nos rues, nos villages célébraient notre commune volonté de vivre ensemble dans un pays libre et heureux.

Nous célébrions notre volonté d’assumer dans la solidarité et dans la générosité avec responsabilité notre destin national.

Nos parents étaient heureux et confiants dans un avenir plein d’espérance.

 

58 ans plus tard, le moins que l’on puisse dire est que le peuple congolais est malheureux. La joie de l’indépendance lui a été volée très tôt par des leaders qui n’ont jamais vraiment aimé notre pays.

Pendant des décennies, la paupérisation, la corruption, la répression ont été institutionnalisées. Et depuis ces dernières années, le pays a été livré à un pillage sans précédent de nos ressources.

À notre grande honte, nos parents survivants de l’époque coloniale en viennent à regretter cette époque qui pourtant n’était pas tendre.

 

Chers compatriotes,

En effet, il n’y a pas d’indépendance réelle sans jouissance des droits élémentaires qui font cruellement défaut dans notre pays:

 

 

L’indépendance, c’est le droit de manger à satiété ;

L’indépendance, c’est le droit de chaque citoyen de travailler;

L’indépendance, c’est le droit de vivre dans un environnement sain et salubre;

L’indépendance, c’est l’égalité des droits à la santé et de droit à la scolarité;

L’indépendance, c’est l’égalité fiscale;

L’indépendance, c’est la légalité des institutions;

L’indépendance, c’est le respect de la Constitution ;

Chers compatriotes, eu égard à la situation de non-droit à laquelle le peuple Congolais a été assigné; il va sans dire que l’indépendance congolaise n’a jamais été totale.

Aussi j’en appelle à chacun de nous de travailler pacifiquement à notre indépendance totale en résistant pacifiquement par toutes les voies de droits et par notre parole aux forces obscures qui nous maintiennent en esclavage.

 

Pour y arriver; nous devons refuser une société inégalitaire sur le plan fiscal où les pauvres mamans et d’autres petits vendeurs subissent au quotidien un harcèlement taxatoire pendant que les plus riches corrompent pour ne pas payer leurs impôts.

Un système de taxation juste et efficace peut à lui seul générer des dizaines de milliards au trésor public avec lesquels nous pouvons financer la construction de nouvelles infrastructures qui nous manquent (Ecoles, Hôpitaux, …).

 

Je m’adresse à mes chers compatriotes qui soutiennent cette politique du ventre et du sang qui n’a aucun projet, ni vision d’avenir.

Qu’allons-nous léguer à nos enfants ? Que diront-ils de cette trahison ?

 

Récemment l’une des grandes consciences morales et patriotiques de notre pays, l’un de nos pères a qualifié de médiocre les comportements non vertueux et de mal gouvernance notoire de nos gouvernants.

Il est temps que nous nous regardions en face plutôt que de toujours jeter la responsabilité de notre malheur aux pays étrangers.

 

Nous sommes une génération qui a trahi le sang versé.

Nous avons craché sur le visage de nos pères qui eux ont aimé ce pays et ont cru en lui.

Nos pères se sont battus pour la dignité et pour la jouissance des ressources naturelles que regorgent notre sous-sol : 58 ans plus tard nous n’avons ni l’une ni l’autre.

 

 

Mes chers compatriotes,

 

 

Nous devons réclamer notre droit à nous faire soigner dans des hôpitaux équipés et par un personnel qualifié. Dans certains hôpitaux, les lits et matériels remontent de l’époque coloniale.

 

Malgré nos immenses ressources, nos structures de santé sont en déliquescence. Même les cadavres dans nos morgues se décomposent au vu et au su de tout le monde sans prise en charge. Tous les jours nous devenons un peu plus la risée du monde.

Les plus riches de nos compatriotes s’en vont se faire soigner en Afrique du Sud ou en Inde où ils payent des dizaines de milliers de dollars alors qu’ on sait que il y’a 40 ans c’étaient les sud-africains qui venaient se faire soigner chez nous. Créer des structures de santé dignes de ce nom est non seulement profitable pour tous, mais aussi peut générer des milliers d’emplois.

 

Mes chers compatriotes,

 

Nous devons refuser de vivre dans un environnement insalubre.

 

Certaines rues héritées de l’époque coloniale, faute d’entretien ont disparu; d’autres sont devenues de mini-lacs en pleine capitale.

 

La moindre pluie qui tombe, une bénédiction par ailleurs, faute d’entretien de canalisations, devient un cauchemar car les eaux d’égouts débordent dans les rues en y charriant excréments et parfois ossements humains qui dégagent une odeur pestilentielle dans les quartiers jadis les plus huppés de la capitale.

Il n’est plus acceptable d’expliquer ces faits par les années de guerre.

 

N’y-a-t-il pas des pays autour de nous qui ont connu la guerre et la dictature pendant des décennies et dont certaines élites responsables, par amour pour leur pays ont su les restaurer et conférer à leurs compatriotes de la dignité ?

 

Quelle est la malédiction de notre pays qui fait que notre classe dirigeante soit ainsi aveuglée et insensible aux cris de détresse de toute une population.

Il faudra repenser nos villes; adopter des politiques de réhabilitation de tous les réseaux d’égouts ; créer des nouvelles villes; tous ces travaux sont utiles pour la salubrité publique mais aussi générateurs des milliers d’emplois. Il faudra créer des structures qui permettent une saine collaboration entre le secteur privé et l’Etat.

 

Chers compatriotes, le temps est arrivé de reconquérir notre indépendance totale.

Nous devons refuser les miettes.

Vivre heureux, travailler, manger à satiété est un droit dans un Pays aussi riche que le nôtre.

Dans un pays où il pleut 9 mois sur 12; la famine et la malnutrition sont inacceptables.

 

Mes chers compatriotes,

 

À l’époque coloniale, des routes reliaient des villes de provinces à la capitale. Il était ainsi facile de se rendre de Bukavu à Kinshasa en passant par le Kasaï où le Haut-Congo. Le long de ces routes les terres sont très fertiles et les coloniaux y construisirent des usines de fabrications d’huile de palme, des usines de transformation de café et de thé, de rizeries, etc. Cela assurait de la sécurité alimentaire à tout le pays et pourvoyait au travail de centaines de milliers de gens.

Nos millions des jeunes désœuvrés, les soldats démobilisés peuvent être intéressés à reprendre ces travaux agricoles à condition que ces routes soient réhabilitées pour faciliter l’écoulement des productions vers nos villes.

 

Chers compatriotes,

Il n’y a pas d’indépendance sans autosuffisance alimentaire. Quelle indépendance pour une famille de 7 personnes, privée de tout et où l’on mange un jour sur deux?

 

Mes chers compatriotes, La célébration de notre fête nationale cette année, se déroule dans un contexte politique particulièrement difficile.

 

Toutes les institutions – qu’il s’agisse des assemblées provinciales, de l’assemblée nationale, du sénat, de la présidence sont illégitimes et cela ne semble émouvoir personne.

 

Mes chers compatriotes, nous devons refuser de normaliser ce dysfonctionnement constitutionnel; au contraire, nous devons le fustiger avec fermeté.

 

Peut-on parler de l’indépendance lorsque toutes les institutions qui garantissent la démocratie sont illégales et illégitimes? Que signifie l’indépendance quand l’Etat n’existe plus réellement?

 

La fonction régalienne qui devrait être assurée par nos gouvernants a été tout simplement transférée à la communauté internationale. Voici bientôt 20 ans la sécurité de la population congolaise est assurée vaille que vaille par les forces internationales de la Monusco et on ne voit aucune lueur d’espoir de la relève de ces forces par une armée républicaine.

 

L’armée, la police sont devenues des ennemies du peuple au lieu et en place de le sécuriser. Les massacres, les viols, la destruction méchante des villages sont devenus le lot quotidien du congolais.

 

Notre diplomatie ne défend que les intérêts d’un individu ou d’un groupe d’individus au pouvoir au mépris des intérêts de la nation congolaise.

Le droit et la justice n’existent que de nom ; la corruption, la fraude, le détournement du denier public, les jugements iniques, l’absence de l’indépendance de la magistrature, ne font que nous enfoncer dans le désespoir total.

 

Cet état de lieu a pour conséquence la création d’une société à deux vitesses. D’une part les dirigeants, une infime minorité qui vit dans une opulence scandaleuse et d’autre part l’ensemble de la population qui galère sans logement, sans nourriture, sans eau, sans électricité et sans éducation.

 

Ce que le peuple congolais vit est un véritable esclavage moderne. Dans ce contexte la solution ne sera pas les élections. Le syndrome de Stockholm qui nous a atteint tous fera que nous votions pour nos bourreaux qui ne vont que pérenniser le système d’oppression sur nous. Si vous applaudissez vos bourreaux ne pensez pas que vous le faites par hasard. C’est par conditionnement psychologique. Même si vous avez l’impression que vous êtes libres, vous ne l’êtes pas en réalité.

 

Mes chers compatriotes,

La solution n’est pas donc les élections dont on sait d’avance qu’elles seront falsifiées. La solution c’est plutôt de lutter pacifiquement pour la libération totale de notre pays. Après cela viendra le temps des élections libres, crédibles et transparentes.

 

Mes chers compatriotes,

 

Aujourd’hui, Il y’a 18 mois, jour pour jour que les gouvernants de Kinshasa ont pris le pouvoir par force.

L’article 64 de notre constitution nous convie tous à s’opposer à toute prise de pouvoir par la force et de lutter pour notre libération.

Celle-ci ne se fera ni par nos voisins ni par nos amis lointains et encore moins par la communauté internationale, c’est par nous-même.

Aucun peuple n’a jamais été libéré par un autre. L’histoire de MPLA en Angola est assez éloquente. Et aujourd’hui l’Angola va bien; mieux que le Congo.

 

Avant de faire appel aux autres, créons d’abord un dynamisme endogène de libération puissant et patriotique.

Tant que notre peuple vivra dans la précarité, dans l’esclavage de toute sorte, et sans dignité, notre sacrifice ne sera pas encore suffisant pour baisser pavillon, renoncer à la lutte. Les vrais amis se joindront à notre lutte non pas pour nous exploiter mais pour faire des échanges équitables dans le respect mutuel.

 

Chers compatriotes,

Rêvons ensemble de l’avènement du jour où avec nos pères de l’indépendance nous pouvons nous réjouir d’être enfin libres;

Rêvons ensemble de l’avènement du jour où nous retrouverons notre grandeur ;

Rêvons ensemble le jour où notre humiliation prendra fin.

 

En ce jour-là nous apporterons notre contribution pour la prospérité tant régionale qu’internationale. Sans l’esprit de revanche nous travaillerons au bien commun de toutes les régions qui nous entourent.

Et alors seulement nous laverons l’affront que nous avons fait subir à nos pères que nous avons trahis.

Je vous remercie

Dr Denis Mukwege

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